L’homme, un animal adaptatif

 L’homme, un animal adaptatif

© AFP


L’homme s’adapte à tout, à vivre, à survivre, à se régénérer, de peur de dégénérer.La pandémie du coronavirus le démontre encore. La vie même est adaptation permanente des hommes et des Etats.


S’il y a un concept clé à même de ramasser les expériences et le vécu de la pandémie par les populations et les Etats, ce serait celui d’adaptation. S’adapter semble même être une des lois dernières de la vie humaine. A défaut d’adaptation, l’homme va, au pire, vers la mort ou la dégénérescence, au mieux vers l’inadaptation et la désadaptation, appelant à son tour une réadaptation. On s’adapte pour se régénérer. L’adaptation rime avec la vie. Si, d’ailleurs, l’homme vit jusqu’à ce jour, survit tant bien que mal, dans l’opulence ou dans la misère, dans des conditions convenables ou détestables, c’est qu’il a une capacité d’adaptation irrécusable. S’il s’accommode, il est vrai, dans son évolution à l’inadaptation même, comme l’expliquent ses tendances vers la régression, l’immobilisme, et la rétrogradation, il a malgré tout un potentiel d’adaptation insoupçonné, parce que rattaché à sa nature animale.


L’adaptation est un ajustement entre deux choses, une tentative d’harmonisation entre l’homme et le milieu extérieur, entre les forces constituant le milieu externe et les forces organiques, augmentant les chances de survie des hommes. La biologie nous indique que l’adaptation peut être progressive, quand elle améliore la vie, évite les souffrances et augmente les plaisirs, ou régressive, quand elle a du mal à éviter la souffrance pesante du milieu, quand l’homme est inapte ou manifeste de la passivité à survivre au changement. L’ajustement ou l’équilibre à trouver entre ces deux choses est toujours mobile, changeant et instable selon plusieurs éléments, comme le milieu, le comportement, la psychologie, la nature, la géographie, l’instinct des hommes.


La pandémie nous fait revenir encore à ces évidences, ou à ces exigences d’adaptation rattachées à notre humanité. S’adapter au coronavirus, lutter contre lui en le contournant, tenter de continuer à vivre et de progresser, fut-ce dans l’obscurité, par le détour de la science, de la médecine, de l’hygiène, et de l’autorité, telles sont les instructions « divines » de l’heure. Dans une première étape, les Etats ont pris des décisions fermes face à la pandémie dont ils ignorent tout, la nature, les caractéristiques, et les ressorts, en l’absence d’un vaccin miraculeux. Confinement absolu, gestes barrières, restriction du travail, des déplacements, des voyages, arrêt du transport, fermeture des aéroports, des gares, des écoles, lycées et universités, salles de spectacles, de sport, du commerce, travail à distance et limitation de nos libertés, dont les modalités diffèrent d’un pays à l’autre. Certains Etats n’ont pas modifié le mode de vie social et institutionnel ordinaire de leurs citoyens, assurés de leurs stratégies ou de leur invulnérabilité. D’autres ont décidé un confinement minimal ou relatif en pleine pandémie mondiale. Tous tentent de s’adapter et d’ajuster la nuisance externe de la pandémie à leur environnement interne, à leurs spécificités. Puis, lorsque le confinement a commencé à donner quelques résultats positifs, les Etats se sont mis à desserrer les verrous, à établir un déconfinement relatif, obéissant à d’autres modalités d’adaptation. Et on suppose que bientôt selon l’évolution du virus, on s’acheminera vers un déconfinement total, exigeant encore une réadaptation à la vie normale. L’adaptation est dans tous les cas certaine.


Antérieurement au coronavirus, l’impératif vital était à l’état inconscient, comme si on vivait parce qu’on devait vivre ; par la suite, c’est plutôt l’impératif de survie qui devient pesant dans la conscience des individus et des Etats. Ordinaire et naturelle en temps normal, l’adaptation est artificielle, intense et complexe en temps de pandémie. Adaptation forcée, car l’homme n’a plus le choix des moyens, à supposer qu’il l’avait en temps normal. Le déséquilibre naturel et sanitaire introduit par le virus appelle une nouvelle quête d’équilibre et d’harmonie vitale à  retrouver par une nouvelle forme d’adaptation, de crainte de parvenir à un changement régressif fatal. L’adaptation ordinaire ou exceptionnelle découle toujours d’un enjeu entre la vie et la mort.


Il faut croire qu'il y a chez tous les hommes une tendance à l'amélioration, qui, réduite à sa plus simple expression, n'est autre chose que la tendance à fuir la douleur physique ou morale et à chercher le plaisir physique ou moral. Il ne s’agit pas du principe de plaisir ou de l’utilitarisme de J.S. Mill ou de J. Bentham, on agit ici selon un principe de vie et de survie, pour améliorer son sort, pour exister. Et c'est d’ailleurs à partir de cette tendance constante chez les hommes normaux à l'amélioration, que peu à peu s'est formée l'idée du progrès. C’est de cette manière qu’on conçoit des idéaux divers, de la réalisation desquels on fait dépendre le progrès. La perfectibilité ou l’amélioration des situations humaines se font par l’adaptation. C’est une des raisons pour lesquelles il faut se méfier des prédictions des futurologues sur l’après-pandémie. Ni optimisme ni pessimisme, l’homme, comme les Etats, sont naturellement acculés à s’adapter à leur sort, aux nouvelles contraintes et forces externes s’ils veulent avoir des chances de se régénérer et d’améliorer leur sort. Le progrès ou le déclin viennent de là. L’adaptation, c’est la vie, en mieux si on réussit, ou en mal si on échoue, avant comme après la pandémie. L’homme conçoit toujours la vie comme une amélioration et il a le potentiel pour y arriver. Il en a le potentiel seulement. Les hommes peuvent échouer dans l’adaptation, et c’est le cas de Trump et de Bolsonaro, deux présidents qui n’ont pas su adapter leurs pays respectifs aux forces extérieurs du mal. La passivité à l’égard de la pesanteur des forces externes, c’est-à-dire la mauvaise adaptation au processus, entretient le risque d’échec. En général, on le voit partout, même en cas de catastrophes naturelles ou de guerres, les hommes déploient beaucoup d’énergie pour affronter un mal externe, qu’il soit physique, moral, politique ou économique. Ils ont conscience de la fin souhaitable pour transformer ces forces à leur avantage. « L’homme est un animal social », disait Aristote, parce que justement l’homme est un animal adaptatif. En principe, il n’en a même pas le choix, sauf s’il se décide à périr.


La puissance d’adaptation, ou sa virtualité, chez les hommes, est ahurissante. On croit à tort que les hommes qui vivent par exemple dans des quartiers déshérités ou dans les bas-fonds de nos grandes villes, dans des logements insalubres ou des bidonvilles ou favelas, avec des vêtements déguenillés, qui se nourrissent mal, sont des hommes qui peinent à survivre, voire qui sont condamnés à disparaître. Erreur, dans le monde entier, ces personnes, quasiment abandonnées à leur sort dans ces villes, y vivent, y survivent et s’y reproduisent. C’est dire que la puissance de reproduction de l’humain est énorme et les forces vitales si puissantes. Dans les grandes villes, accélérant le rythme de vie (urbanisation croissante, longs déplacements, importance des médias de masses, communication rapide), le stress lui-même représente une sorte de réaction d’adaptation aux contraintes de l’environnement, réaction essentielle à la survie. On encaisse et on continue à vivre. En politique encore, en dépit des idéaux moraux exprimés par les leaders, les partis et les belles âmes, Machiavel recommande de toujours s'adapter aux circonstances du moment et de faire passer le pragmatisme avant la morale pour que les pouvoirs et les peuples survivent dans la sécurité, sans entrer dans des considérations  éthiques.


Au fond, au-delà de la pandémie du jour, si un être vit et se reproduit, c’est qu’il a réalisé un ajustement, une adaptation de ses fonctions biologiques avec les conditions extérieures. L’adaptation est la condition première de toute existence. Au niveau de l’espèce, l’adaptation se traduit par une évolution à long terme produite par la sélection naturelle. Cette sélection naturelle récompense et pénalise simultanément l’inadaptation.


Les hommes se sont adaptés en l’espace de deux mois au coronavirus. Ils sortiront demain du confinement comme si de rien n’était, reprenant leur train de vie ordinaire, comme après la fin d’une guerre. Avec un air mi-victorieux, puisqu’ils auraient réussi leur adaptation, et mi-triste, puisqu’ils se rappelleront de la nocuité du mal et des pertes humaines. Les uns reprendront le chemin du lycée ou de l’université pour passer leurs examens, les autres reprendront leur travail, en introduisant de nouvelles techniques ou de nouvelles adaptations, ou maintiendront les gestes barrières. On entamera alors le processus de réadaptation au monde « ordinaire ».


A moins qu’une deuxième vague ne pointe à l’horizon en invitant les Etats et les populations à des réadaptations à la pandémie. Et le même processus d’adaptation se reproduit. Immuable et changeant.

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