L’Algérie, la Nedjma de Kateb Yacine que son peuple voulait pour soi

 L’Algérie, la Nedjma de Kateb Yacine que son peuple voulait pour soi

C’est l’un des livres les plus importants de Kateb Yacine. « Nejdma », publié en pleine guerre d’Algérie en 1956, raconte l’histoire de colonisés en perte de repères. À travers les voix de quatre jeunes hommes déambulant dans l’Algérie coloniale mais surtout dans leurs souvenirs, seul moyen d’exister dans un présent détruit, l’écrivain algérien décortique cette identité perdue et fragmentée que le peuple algérien s’acharne à retrouver. Lorsque Nedjma fait son apparition, elle sera l’objet de tous les désirs. Symbole de la Nation à venir, elle s’érige comme un rêve, impalpable, insaisissable. Aujourd’hui, si les Algériens ont gagné leur indépendance, ils se battent toujours pour se réapproprier leur destin, un destin individuel et collectif. Aux colons d’hier s’est substitué le pouvoir national, entité que les harakistes entendent bien démanteler pour être enfin libres.

La guerre d’indépendance pour l’Algérie n’a pas été la seule occasion où le peuple algérien s’est exercé à la résistance. Déjà, suite aux élections législatives de décembre 1991 qui ont permis au mouvement religieux le Front Islamique du Salut (FIS) d’être majoritaire, les Algériens ont dû subir et résister à une période trouble où le bain de sang a duré plus de 10 ans, faisant plus de 200.000 morts. 

La vaillance du peuple algérien

Cependant, c’est à l’époque actuelle où l’on retrouve la « vaillance » des Algériens pour se prendre en main et résister à un pouvoir militaire qui a usurpé le pouvoir démocratique pour en faire une dictature déguisée. Courageusement, malgré les emprisonnements, malgré les menaces punitives, depuis plus de deux ans (16 février 2019), les Algériens sortent tous les vendredis manifester pacifiquement contre les dirigeants en place pour réclamer nommément leur départ et engager la construction d’un véritable État démocratique. Le mouvement du Hirak est né.

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L’Algérie, un pays riche, les Algériens, un peuple pauvre

Pays dont le sous-sol livre de gigantesques ressources de gaz permettant d’engranger annuellement 33 milliards de dollars de recettes en devises (avant la pandémie), les Algériens n’en voit que des miettes, les stratégies devant aboutir au développement de l’Algérie sont anéanties par le clientélisme, la corruption, en plus d’un acharnement contre un pays voisin, le Maroc, en aidant militairement et avec de gros moyens financiers une faction de la population sahraouie revendiquant « l’indépendance » du Sahara marocain. Face à cette situation kafkaïenne, le peuple algérien, et notamment les jeunes, ont décidé de prendre leur destin en main. 

La jeunesse aspire à la liberté, à l’égalité des chances, à la justice, à un enseignement de qualité, à un emploi digne et à une véritable redistribution des richesses. Nous assistons à une prise de conscience populaire que le régime militaire, véritable centre du pouvoir, a échoué pour arrimer l’Algérie dans les rangs des nations émergentes compte tenu de ses énormes richesses, lesquelles n’ont profité qu’à quelques dignitaires du régime. 

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« Un seul héros, le peuple »

Depuis son indépendance, le pays reste dépendant de l’extérieur pour se nourrir, se soigner, s’équiper, s’habiller. Pratiquement tous les besoins sont importés. Les harakistes rappellent aux généraux que le temps de « servir un revenu minimum » aux populations est révolu. Il réclame la mise en place d’une « deuxième République » et le départ de la classe dirigeante actuelle. Après une pause imposée par la pandémie Covid, le Hirak vient de reprendre son souffle et réclame le départ du président Tebboune et ses acolytes, tout en mettant en place une période de transition, la nomination d’un président et d’un gouvernement de consensus pour préparer une assemblée constituante devant élaborer la nouvelle constitution du pays et organiser de nouvelles élections législatives et présidentielle. 

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« Qu’ils dégagent tous ! », scandent les manifestants. « Un État civil et pas militaire ! », « Maranach habssine » (on ne s’arrêtera pas), « Ni islamiste ni laïc, mais harakiste », « On ne veut pas brûler à l’étranger (émigrer clandestinement), on veut brûler vos têtes », « Un seul héros, le peuple ».

Ce dernier slogan a été repris au Mouvement de Libération nationale. C’est dire que depuis l’indépendance, beaucoup de chemin reste à faire pour une Algérie libre, démocratique et prospère. La jeunesse veut tourner le dos pacifiquement aux traumatismes du passé et engager un renouveau démocratique. Cette situation nous rappelle avec force le poème célèbre du poète tunisien Abou El Kacem Chehbi : « Lorsqu’un jour le peuple veut vivre, force est pour le destin de répondre, force est pour les ténèbres de se dissiper, force est pour les chaînes de se briser ». 

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Le « drame éternisé » et la « juvénile attente »

Dans Nedjma, Kateb Yacine écrivait : « Ce sont des âmes d’ancêtres qui nous occupent, substituant leur drame éternisé à notre juvénile attente, à notre patience d’orphelins ligotés à leur ombre de plus en plus pâle, cette ombre impossible à boire ou à déraciner, -l’ombre des pères, des juges, des guides que nous suivons à la trace, en dépit de notre chemin, sans jamais savoir où ils sont, et s’ils ne vont pas brusquement déplacer la lumière, nous prendre par les flancs, ressusciter sans sortir de la terre ni revêtir leurs silhouettes oubliées, ressusciter rien qu’en soufflant sur les cendres chaudes, les vents de sable qui nous imposeront la marche et la soif, jusqu’à l’hécatombe où gît leur vieil échec, chargé de gloire, celui qu’il faudra prendre à notre compte, alors que nous étions faits pour l’inconscience, la légèreté, la vie tout court… »

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Malika El Kettani