Le vide politique impérial

 Le vide politique impérial

Le projet de constitution du président Kais Saied fait l’objet de nombreuses critiques en Tunisie comme à l’international. FETHI BELAID / AFP

La Tunisie patauge dans le vide politique depuis le 25 juillet de l’année dernière. Le référendum-plébiscite y changera peu de choses.

 

Qu’est-ce que le vide ? C’est, comme le dit le lexique, ce « qui ne contient rien de perceptible ; où il n’y a ni solide ni liquide » ou encore ce qui est « dépourvu de son contenu normal ». En d’autres termes, le vide est un espace qui n’est occupé ni par la matière, ni par des choses, ni par des personnes. Le vide c’est, à la limite, ce qui n’est pas plein ou rempli.

Dans l’antiquité et jusqu’au Moyen Âge, on a beaucoup discuté et tergiversé à propos de l’existence du vide, jusqu’à aboutir à la fameuse formule de Roger Bacon : « La nature a horreur du vide ». Prise au sérieux, cette phrase a même conduit à envisager le vide comme « une véritable force » capable d’agir sur les objets. De nos jours, on a tendance plutôt à considérer que le vide est ce qui reste dans un récipient après qu’on en a tout extrait. Ce qui veut dire que le vide, même s’il est « rien », n’en existe pas moins. Ce « rien » en fait quelque chose de particulier, même s’il est « rien ». Les philosophes et les physiciens s’interrogent encore pour savoir si l’espace est un élément du vide. Pour l’essayiste et philosophe Gilles Lipovetsky, « l’ère du vide », c’est autre chose. Elle se rapporte plutôt à ce nouvel air du temps qui frappe les civilisations développées, où, à la révolte des années d’expansion, aux proclamations idéologiques solennelles succèdent l’indifférence, la séduction et le narcissisme. Bien que publié à la fin du siècle dernier (L’ère du vide. Essai sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983), ce livre est bel et bien annonciateur de l’ère du sur-vide « instagramique » d’aujourd’hui. Ainsi, on a beau essayer, en vain : remplir le vide par le rien n’en sortira rien, même si le vide peut être nocif.

C’est l’impression que donne en tout cas la vie politique présente en Tunisie à la veille d’un référendum sulfureux, sans âme sans débat, sans trop de conviction (Tunisiens semblant défaits à l’avance). Après le chaos de la transition survient le vide, qui n’est rempli ni par le pouvoir, ni par l’opposition, ni par la société civile. Le mutisme prend le dessus au pouvoir, comme l’abstention et le boycott, de la société civile, mis à part quelques agitations parcellaires. L’état d’exception, créant le vide initiateur par l’abolition institutionnelle et le gouvernement d’un seul, pallie à tout. Le trop-plein formel d’apparence est un vide en profondeur. L’initiateur du coup ne représente idéologiquement rien, ni programme économique, politique et social, ni solution de rechange. La Constitution palliera à tout. Elle incarnera la renaissance de l’économique, du social, du politique, mettra fin à la corruption et remettra l’État sur les rails. La Constitution fera même renaître la civilisation arabo-musulmane. C’est le mirage de la forme déterminant la substance, propre au positivisme juridique dont les juristes en sont obnubilés. Mais on le sait par l’expérience, une Constitution étant donnée, on ne peut prévoir à l’avance les choix de ceux qui détiendront le pouvoir. Quoique l’état d’exception indéterminé, la confiscation des pouvoirs de l’État et la violation de la Constitution de 2014 durant plus d’une année demeurent des indices très expressifs de la brutalité politique qui pourrait survenir « le jour d’après ».

D’autant plus que l’anti-islamisme, tout comme la lutte contre la corruption au nom desquels Saied a fait ce coup de force, n’est pas une politique positive, loin s’en faut. L’anti quelque chose ne justifie autre chose que le vide de la chose. La force même qui sert le vide est le symbole de celui-ci. L’anti-islamisme est d’autant moins justifiable qu’il laisse encore subsister une forme d’islamisme, comme on le voit dans le projet de Constitution, viscéralement conservateur et autoritaire, avec ces fameux « maqasid al islam ». Le vide appelle le vide. Le projet de Constitution de Saied, sorti des ténèbres, le démontre.

En face, dans le camp de l’opposition, c’est encore le vide politique sidéral. L’effet paralysant de l’état d’exception et de la confiscation des pouvoirs par un homme, le discrédit majeur qui a frappé Ennahdha et les partis qui ont collaboré avec les islamistes, y sont bien entendu pour quelque chose, mais n’expliquent pas tout. Le vide oppositionnel, laïc et non islamiste, est notable à vrai dire depuis le déclenchement de la révolution. La révolution n’a pas, en effet, fait véritablement émerger un grand parti démocratique composé de démocrates de conviction. Nida a été un parti chargé juste d’écarter Ennahdha du pouvoir. D’où son caractère melting-pot, réunissant tous les laïcs, et même tous les groupuscules ; d’où encore et surtout son caractère éphémère. Mais point de parti démocratique de conviction, structuré, organisé, dirigé par des hommes politiques de valeur, qui soit fait pour durer avec un projet philosophique tenant lieu de charte.

Si bien qu’on se retrouve entre trois tendances pré-révolutionnaires, toutes regardant en arrière, toutes conservatrices: Ennahdha, parti religieux, salafiste malgré lui, en décomposition provisoire ; le PDL, partisan de l’ordre, regarde surtout vers l’ancien régime; enfin le courant saiedien, virtuel-réel, de type identitaire et conservateur, imbibé lui aussi de passéisme. La révolution brille par sa contre-révolution. L’Ugtt étant hors-jeu pour l’instant.

Il ne faut pas s’étonner que le vide démocratique produit par la révolution ait pu alimenter une contre-révolution aussi fragmentée que nuisible. Les groupuscules laïcs de l’opposition n’ont pas encore retenu la leçon. Ils se jettent par désespoir dans les bras d’Ennahdha. Ils se trouvent entre l’enclume et le marteau. Si Ennahdha est bel et bien discréditée en profondeur par la population tunisienne, en dépit de sa décomposition et de sa baisse de représentativité, il faudrait encore agiter son « poids », même obscur, contre un président qui réunit, lui, la dictature franche et le salafisme déguisé. Le véritable nihilisme se reconnaît dans l’action pure, qui dévalorise les idées, disqualifie les intérêts et méprise les hommes par ses aspects politiciens peu lucides. C’est ce que Max Weber appelait, à propos de l’intelligentsia, « l’excitation stérile ». Nul besoin de dire que, dans l’état politique présent, le vide est combattu par un autre vide.

Les groupes de la société civile restent, eux, aussi dispersés qu’orphelins. Les « élites non gouvernementales » (Pareto), qui ne peuvent changer un ordre exceptionnel tenant par la force, peuvent-elles prétendre à autre chose que la force morale ? Même les juristes qui critiquent directement et raisonnablement le projet n’ont pas d’échos. Tous ces groupes sont déjà tiraillés en cette période estivale nonchalante, inappropriée aux consultations et aux débats, entre le « vote contre » et le « boycott », en l’absence d’un grand parti d’opposition structuré à même de structurer les vœux et les désidératas de la société civile.

Le vide est politiquement impérial par les temps qui courent en Tunisie. Un vide produit par un homme qui se croit prédestiné. Gaston Bachelard avait bien raison: « le vide est un facteur d’anéantissement apportant dans toute substance la contagion du néant » (Les intuitions atomistiques (Essai de classification), Paris, Vrin, 1975, p.36). La contagion du vide, on y est.

 

Hatem M'rad