Marseille. Il y a deux ans, Zineb Redouane, 80 ans, était tuée à sa fenêtre par une grenade lacrymogène

 Marseille. Il y a deux ans, Zineb Redouane, 80 ans, était tuée à sa fenêtre par une grenade lacrymogène

Manifestation organisée à Marseille le 5-12-2020, afin de réclamer justice et vérité pour Zineb Zineb Redouane, tuée par une grenade lacrymogène tirée par un CRS, le 1er-12-2018. Crédit photo : Nadir Dendoune

Zineb Redouane meurt touchée à l’œil par une grenade lacrymogène tirée par un CRS. Deux ans après sa mort une contre-expertise indépendante valide la thèse d’un « tir tendu », contrairement aux premières conclusions de l’enquête.

 

Publiée lundi 30 novembre, cette contre-enquête a été menée par le média d’investigation en ligne Disclose et le groupe de recherche basé à Londres Forensic Architecture.

L’analyse, s’appuyant sur le rapport balistique, des images de vidéosurveillance et une modélisation 3D détaillée « contredit le rapport d’expertise » officiel. Ce dernier concluait que le lance-grenade à l’origine du tir avait été « utilisé selon les préconisations et les procédures d’emploi en vigueur dans la police nationale » et mettait hors de cause le CRS.

En parallèle, Milfet Redouane, la fille de Zineb, a déposé plainte mardi 1er décembre, contre l’ancien ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, devant la Cour de justice de la République (CJR), pour « altération et soustraction de preuves ».

Rappel des faits

Zineb Redouane vivait près de la moitié de l’année à Marseille, et le reste du temps à Alger, avec ses enfants. Le 1er décembre 2018, elle est chez elle, dans son appartement alors que, quatre étages plus bas, des manifestants défilent dans la rue pour réclamer des logements dignes, suite à l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne.

Au téléphone avec une amie, elle s’apprête à cuisiner, se pensant à l’abri des tirs de grenades lacrymogènes qui, dehors, s’intensifient. Craignant que les gaz s’infiltrent dans son appartement, elle entreprend de fermer sa fenêtre. C’est à ce moment-là, une grenade lacrymogène tirée par un CRS la touche et la blesse gravement. Elle décédera le lendemain, à l’hôpital lors de son anesthésie. Sa mort suscite alors une vive émotion à Marseille mais aussi un peu partout en France.

Zineb Redouane la « mama » du quartier

Deux ans après, ils sont nombreux à ne pas avoir oublié « Mama Zina », comme on la surnommait dans le quartier populaire de Noailles où vivait l’octogénaire.

Ce mercredi 2 décembre, c’est jour de marché. Il est 9h et il y a encore peu de monde. Rabah, vendeur de fruits et légumes, est en train d’installer sa marchandise. Ce quarantenaire, « marseillais pur jus » se souvient très bien de Zineb Redouane. « Elle me rappelait tellement ma mère. Elle était toujours de bonne humeur, on discutait parfois ensemble. J’ai encore du mal à croire qu’elle n’est plus là. Surtout, ce sont les conditions de sa mort qui sont choquantes », raconte ému le marchand.

« Réaliste », Rabah ne croit pas qu’on condamnera un jour le policier, responsable de la mort de Zineb. « Il aurait fallu que quelqu’un filme la scène pour qu’il y ait une chance d’obtenir justice. C’est ce qui s’est passé avec le producteur de musique à Paris. Sans les images, c’est lui qui aurait été en prison », argumente Rabah.

Le commerçant fait référence à Michel Zeckler. Le 21 novembre, la police agresse violemment ce producteur de musique, dans son studio d’enregistrement, situé dans le 17e arrondissement de Paris. Grâce à une caméra installée à l’entrée de son local, Michel Zeckler sera innocenté. Et deux des quatre policiers qui ont procédé à son interpellation écroués, les deux autres ont été placés sous contrôle judiciaire. Malheureusement pour les proches de Zineb Redouane,  la caméra de surveillance au-dessus du carrefour où vivait la vieille dame a été déclarée hors-service.

Manifestation dimanche 5 décembre

A la poissonnerie du quartier, Nadia, 32 ans, attend son tour. « Zineb, je ne la connaissais pas. Mais son histoire a touché tout le monde ici à Marseille. Et pas que les Maghrébins. Il s’agit de la mort d’une mamie qui ne faisait rien de mal. Elle a été tuée juste pour avoir voulu fermer sa fenêtre. C’est horrible », commente cette Française d’origine marocaine. Comme Rabah, elle est plutôt « pessimiste ». « Vous en connaissez beaucoup de policiers foutus en prison pour avoir assassiné un Noir ou un Arabe ? », interroge-t-elle.

Malgré cela, ce dimanche 5 décembre à 14h, Nadia ira manifester avec ses amis dans les rues de Marseille. Pour « réclamer justice et vérité pour Zineb ».

>> Lire aussi : 

Article 24 de la loi « Sécurité globale », le recul du gouvernement

Gérald Darmanin doit s’expliquer devant la Commission des lois

Affaire Théo : les policiers seront jugés devant les assises

 

Avatar photo

Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.