Société. Yamina S., 20 ans de violences conjugales

 Société. Yamina S., 20 ans de violences conjugales

Violences conjugales : Yamina S., habitante d’une commune du Val-d’Oise, 20 ans de calvaire. Crédit photo : DR

Aujourd’hui, après s’être tue pendant 20 ans, Yamina S., habitante d’une commune du Val-d’Oise, a envie de parler, de tout raconter. « Il arrivera ce qui arrivera mais ça a assez duré », martèle-t-elle déterminée. Cette maman de 43 ans qui s’est pourtant séparée en 2004 de son ex-compagnon, continue de subir ses violences. 

 

Premiers signes

Quand Yamina S. rencontre Nordine en 1998 dans une boîte de nuit, elle ne le trouve ni « beau, ni intéressant ». « Il était juste là au bon moment, c’est tout », explique froidement Yamina. « J’étais très fragile, je venais de me séparer de mon premier amour », se souvient-t-elle. Alors, elle accepte de le revoir. Nordine a deux ans de moins qu’elle. Il est grand, très grand, 1m 90 et pèse 130 kilos. Il en impose. Yamina vit alors à Chelles, en Seine-et-Marne.

Quand les premières gifles s’abattent sur le visage de Yamina, au bout de trois petites semaines de relation, elle songe déjà à le quitter. « Il m’a alors dit que si je partais, il m’emmènerait dans un bois pour me tuer », dit-elle mécaniquement.

Elle mettra six ans à le quitter

Six années où elle a été frappée, humiliée, menacée à plusieurs reprises de mort, une violence psychologique à tout instant. En 2004, la justice l’aide un peu. Elle condamne Nordine à un an de prison ferme (il ne fera que six mois) parce qu’il « m’avait cassé les côtes, le nez et m’avait menacé de mort plusieurs fois », précise Yamina. Encore aujourd’hui, elle a gardé des séquelles physiques de cette agression.

En 2004, Yamina le quitte enfin, soulagée. Deux ans plus tard, elle part de Chelles et s’exile dans le Val-d’Oise où elle vit toujours. Elle croit que c’est la fin de son calvaire, que son passage par la case prison va le calmer, il n’en est rien. « Au contraire, ça l’a rendu fou », lâche dégoûtée Yamina. Les menaces, les humiliations, les harcèlements reprennent de plus belle.

Yamina et son ex-compagnon ont eu un enfant ensemble. Ce fils, né en 2002, aujourd’hui âgé de 17 ans a été au centre du conflit. « Il s’en est servi pour me détruire », pointe-t-elle.

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Un jour, d’août 2005, elle vient récupérer son fils chez sa belle-famille à Chelles. Yamina est alors rouée de coups, frappée en pleine tête, traînée par les cheveux par les frères et sœurs de Nordine. Souffrant d’un traumatisme crânien, elle est transportée à l’hôpital. Résultat : dix jours d’ITT. Ses agresseurs n’écoperont que d’un simple rappel à loi.

En colère, la jeune femme multiplie alors les démarches pour convaincre la justice qu’elle est la mieux placée pour prendre soin de leur enfant.

Abandonnée par la justice

En 2010 et malgré son lourd casier judiciaire, son ex-compagnon obtient la garde. Le papa déscolarise leur fils pour le remettre dans une école plus proche de son domicile. « Pour réussir son coup, il avait dit à la mairie de la ville où je vivais que j’étais morte », rapporte écœurée Yamina.

Lasse de voir que les choses n’aboutissent pas, sous la pression, Yamina finit par céder la garde à son ex-compagnon. « En huit ans, il m’a laissé voir mon fils trois fois et à chaque fois, ça se passait mal, Nordine continuait de me menacer ». En 2013, le gamin tente de renouer les liens avec sa mère. « Un jour, via les réseaux sociaux, il m’a contactée. Il voulait connaître les raisons de mon éloignement », se remémore Yamina. La jeune femme a à peine le temps de s’expliquer que la sœur de son ex-compagnon intervient en « menaçant de venir me tuer si je continuais à vouloir avoir des nouvelles de mon fils ». « Ils m’ont dit qu’ils me tueraient si je l’approchais », témoigne Yamina encore traumatisée.

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Se sentant abandonnée par la justice, Yamina ne perd pas espoir et continue tout de même de déposer des plaintes, plus d’une dizaine en tout, « sans compter les mains courantes », indique-t-elle en sortant son dossier où tout est classé méticuleusement par ordre. Il y a aussi les certificats médicaux, on y lit toute la violence de son ex-compagnon. Elle a envoyé des dizaines de courriers aux ministres de la Justice qui se sont succédé, aux préfets, aux procureurs, aux juges des enfants. A chaque fois, Yamina a eu le sentiment que son cas n’intéressait personne. « Il aurait fallu que je meure pour qu’on s’occupe de moi », raille-t-elle fataliste. « J’en veux à la justice de mon département où j’habitais. Elle m’a laissé tomber ».

Six autres femmes

Quelques années après s’être séparée de Nordine, Yamina apprend que son ex-compagnon aurait fait subir les mêmes violences à six autres femmes. Deux avec lesquelles Yamina s’est entretenue.  « Il agresse des femmes en toute impunité. C’est ça qui est le plus dur à admettre. Nous sommes dans un pays de droit pourtant », fulmine Yamina.

Depuis 2019, depuis le premier grenelle contre les violences conjugales, lancé par Marlène Schiappa, l’ancienne secrétaire d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes, Yamina sent que les « choses bougent un peu pour les femmes ». Mais malheureuse de ses expériences passées, elle reste tout de même sur ses gardes. Le 15 novembre 2019, la justice a condamné Nordine pour harcèlement. « En 15 ans, c’est la première fois qu’un juge lui interdit de s’approcher de moi », lâche désabusée Yamina. Nordine écope d’une peine de huit mois de prison. Sans mandat de dépôt, il reste libre. Depuis cette condamnation, Yamina a déposé plainte à quatre reprises.

« Il continue de me harceler, de me menacer de mort. La dernière fois, c’était en avril », continue dépitée la jeune femme.

Soignée par l’art

Grâce à la peinture qu’elle découvre en 2003 par le biais d’une de ses voisines, elle-même artiste peintre, Yamina a tenu bon. « Ca m’a aidée à apaiser mes crises et à me redonner confiance en moi, explique-t-elle. La vie m’a fait saigner, l’art m’a soignée », aime à répéter Yamina. En novembre 2014, elle expose avec fierté ses toiles au Dôme de Pontoise, un des hauts lieux culturels de la ville.

Yamina a tellement de choses à dire qu’elle enchaine tous les épisodes douloureux de sa vie à une vitesse grand V, comme si elle avait peur de s’arrêter pour prendre réellement conscience de ce qu’elle a vécu. Au moment de se quitter, Yamina se retourne et prononce à voix basse : « Nordine a détruit une partie de moi. Je sais que je ne la retrouverai jamais mais je dois apprendre à vivre avec. J’ai encore l’espoir d’être heureuse. Je pense également à mes parents. Mon papa est décédé en 2019 et mon frère est mort il y a quelques semaines. Je n’arrive toujours pas à faire le deuil. J’aimerais juste respirer. Si je n’ai pas perdu la raison, c’est parce que j’ai compris que le but de Nordine était de me voir sous terre ou que je sois atteinte par la folie ». 

Yamina s’arrête quelques instants puis reprend : « J’ai oublié de vous dire mais j’ai été aussi violée par Nordine. Je ne me souviens pas d’une seule relation sexuelle avec lui qui ait été consentie », avoue-t-elle presque en s’excusant. Puis, Yamina se met à pleurer. Elle s’excuse de craquer. « Je vous jure que c’est pourtant pas mon genre », conclut-elle.

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune